Accueil du site > Revue de presse > à propos de Vers la fin de la télévision publique ? Traité de savoir-vivre du (...) > B.I.
Qu’il regarde beaucoup, peu, ou pas du tout la télévision, nul citoyen ne peut se désintéresser des mesures politiques qui la concernent, sachant son impact considérable sur les mentalités et les enjeux de pouvoir qu’elle représente, notamment en termes d’information (qui se confond souvent avec la désinformation). Aussi ne peut-on que recommander vivement la lecture de ce livre qui prend à bras le corps les questions soulevées par la décision régalienne de Nicolas Sarkozy de supprimer la publicité sur les chaînes publiques. Cette suppression de la publicité suscite, à juste titre, autant de prises de position passionnées qu’en avait suscité son introduction. Mais il n’échappe à personne que derrière la question des ressources publicitaires se profilent des enjeux plus importants. On s’aperçoit, au fur et à mesure que les propositions de la commission Copé sont mieux connues, que la réforme projetée reste encore un iceberg dans le brouillard, et que la focalisation sur la question des ressources publicitaires masque peutêtre l’essentiel.
L’essai de Serge Regourd est un outil irremplaçable pour s’y retrouver dans les arcanes d’un débat piégé dès son origine par le pavé dans la mare du Président de la République, le 8 janvier 2008.
C’est, en effet, à partir de cet état des lieux que les effets des mesures projetées peuvent être appréciés, non à partir de vues idéales sur la télévision publique. Il en ressort un bilan qui, sans être totalement calamiteux, est loin d’être idyllique Il ne s’agit donc pas, pour l’auteur, de prôner le statu quo. Avec la compétence, la largeur de vue, et la liberté d’esprit qu’on lui connaît, il retrace les différentes étapes (résultant généralement du caprice du souverain du moment) par lesquelles, passant progressivement du monopole à la dilution dans un système concurrentiel, la, télévision publique a peu à peu perdu de vue le sens même de sa mission. S’élevant au-dessus du débat de cir- constance, l’auteur ne s’embarrasse d’aucun tabou et reprend les questions au fond. Il analyse, par exemple, pourquoi la notion de "service public de télévision" ne va pas de soi, mais relève d’un volontarisme politique différent selon les pays et les époques, et mérite d’être explicitée à neuf.
Serge Regourd ne nie évidemment pas l’importance de la question des ressources publicitaires pour le financement des chaînes (il montre au passage, de manière convaincante, que toute proposition de compenser leur suppression autrement que par l’augmentation de la redevance est un leurre ou un faux-semblant ; il souligne d’ailleurs que son montant est de loin le plus faible de tous les pays d’Europe (à part l’Italie), mais il place l’accent ailleurs.
Reprenant un constat qui, pour avoir été fait avant lui par d’autres intellectuels observateurs des médias, n’en est que plus fondamentalement pertinent, il insiste sur les effets directs et pernicieux de la publicité sur le choix et le contenu des programmes, question autrement importante pour la définition d’un service public. On pourrait dire, en résumant un peu schématiquement : que le mal ne réside pas tant dans l’introduction de la publicité sur les chaînes publiques, que dans le fait de les avoir mises en concurrence avec de puissantes chaînes commerciales pour la quête de ces ressourecs. Ce système bâtard est d’autant plus absurde que les chaînes publiques sont astreintes à un cahier des charges auxquelles les chaînes privées échappent. L’ensemble, comme cela a souvent été dit, aboutit à la "dictature de l’audimat’’, c’est-à-dire à la baisse générale de l’ambition qualitative des chaînes publiques, contraintes de bon ou de mauvais gré de singer le secteur commercial.
Le diagnostic étant clair, les remèdes à apporter ne sont pas pour autant évidents, sachant qu’il ne s’agit pas de construire sur un terrain vierge, mais de réorienter un système qui doit en outre s’adapter à des contraintes venues de l’intégration européenne.
Serge Regourd souligne que si "nombre de professionnels, au premier rang desquels les réalisateurs, admettent largement que la dépendance à l’égard des annonceurs constitue un élément majeur du formatage des œuvres", et si l’expérience montre abondamment que publicité et service public sont antinomiques, l’absence de publicité ne constitue pas en elle-même un gage de qualité.
Il est parfaitement conscient, en outre, que la notion de "qualité", mise en avant de manière pseudo consensuelle, pour définir les missions du service public, est subjective, et peut donner lieu à diverses interprétations contradictoires. À cet égard, on recommandera particulièrement la lecture des analyses très fines du chapitre "Vers un modèle culturel qualitativement défini".
Parmi les nombreux points d’interrogation soulevés par cette réforme, il en est un de taille : c’est celui du statut de l’information. Serge Regourd n’a pas tort de faire remarquer que le rapport Copé, si loquace sur d’autres aspects, reste étonnamment discret sur celui-là. Veut-on changer le mode de financement du service public de télévision pour l’émanciper de sa servitude ou pour mieux le tenir en laisse ?
On laissera évidemment le lecteur découvrir lui-même les propositions faites par l’auteur pour trouver "les voies de la rédemption", propositions dont on ne peut qu’espérer qu’elles trouveront une oreille attentive du côté des parlementaires, qui vont bientôt avoir à étudier le projet de loi. L’histoire chaotique et plutôt calamiteuse de la télévision en France depuis 1979 montre, hélas 1. que le pouvoir légifère en la matière moins dans l’intérêt bien compris de la nation qu’en fonction des bénéfices qu’il espère en tirer pour son propre compte. Est-il permis de penser qu’il en sera autrement cette fois-ci ? Bien peu d’éléments permettent d’entretenir cet espoir. Obnubilés par la question étroite des ressources du service public, ce sont souvent les mêmes qui se sont naguère indignés de l’introduction de la publicité dans la télévision publique qui s’affligent aujourd’hui de sa suppression. Cela montre bien à quel point le débat a été piégé d’entrée de jeu par l’habile manipulateur qui nous gouverne. Pour échapper à ce piège et donner au débat sa vraie dimension, la lecture du livre de Serge Regourd s’impose d’urgence.
Maurice PERGNIER
B.I., n° 138 décembre 2008.
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